Bourgeon de théier givré en hiver face à une jeune pousse printanière, illustrant la dormance et le réveil de Camellia sinensis.

Tsuru n°062 — Pourquoi le théier entre-t-il en dormance ?

Collection Tsuru 鶴 • n°062

Pourquoi le théier entre-t-il en dormance ?

En hiver, certains théiers semblent suspendre leur croissance. Pourtant, sous les écailles des bourgeons, la plante n’est pas simplement « endormie ». Elle traverse une succession d’états physiologiques qui préparent déjà le retour des jeunes pousses.

La question du Tsuru

Que se passe-t-il réellement dans un théier lorsqu’il cesse de produire de nouvelles pousses, et quel rôle cette période joue-t-elle dans le retour des récoltes de printemps ?

Dans certaines plantations de thé, l’hiver transforme profondément le jardin.

Les théiers restent verts. Ils ne perdent pas nécessairement leurs feuilles comme un arbre caduc. Pourtant, les jeunes pousses que l’on récolte pour fabriquer le thé ralentissent, puis peuvent cesser de se développer.

De l’extérieur, le phénomène paraît simple : il fait froid, donc la plante ne pousse plus.

La réalité est plus intéressante.

Chez Camellia sinensis, la dormance des bourgeons correspond à un ensemble de mécanismes permettant à une plante pérenne d’adapter son rythme de croissance aux saisons. La température intervient, mais elle n’agit pas seule. La durée du jour, le cultivar, l’état physiologique du théier, ses réserves et de nombreux signaux internes participent également au processus.

Et surtout : un bourgeon qui ne pousse pas n’est pas nécessairement dans le même état qu’un autre bourgeon immobile.

C’est là que notre voyage commence.


1. Un théier persistant peut-il vraiment entrer en dormance ?

Oui.

Le théier est un arbuste ligneux pérenne à feuillage persistant. Dans de nombreuses régions, il conserve donc une partie importante de ses feuilles pendant la mauvaise saison.

Mais persistant ne signifie pas croissance permanente.

Ce qui intéresse particulièrement le producteur de thé, ce sont les méristèmes contenus dans les bourgeons : ce sont eux qui donneront les futures pousses, puis les jeunes feuilles susceptibles d’être récoltées.

Lorsque les conditions saisonnières évoluent, ces bourgeons peuvent interrompre leur développement actif.

La dormance hivernale constitue alors une adaptation permettant de synchroniser la croissance avec une période plus favorable.

À retenir
Un théier peut conserver ses feuilles tout en ayant des bourgeons dormants. La dormance concerne donc avant tout l’état de croissance des bourgeons, et non l’apparence générale de l’arbuste.

2. Dormir ou simplement ne pas pouvoir pousser ?

C’est probablement la distinction la plus importante de tout cet article.

Les physiologistes végétaux distinguent plusieurs formes de dormance selon l’origine du blocage de croissance.

La paradormance

Le bourgeon est freiné par une autre partie de la plante.

Un exemple classique est celui d’un bourgeon latéral maintenu au repos par la dominance d’une pousse située au-dessus de lui. Si le signal inhibiteur disparaît, ce bourgeon peut reprendre son développement.

L’endodormance

Ici, le verrou se trouve dans le bourgeon lui-même.

Même si vous placez immédiatement la plante dans des conditions apparemment favorables, le bourgeon ne repart pas forcément.

Son état physiologique interne doit d’abord évoluer.

L’écodormance

Le bourgeon a retrouvé la capacité physiologique de pousser, mais l’environnement l’en empêche encore.

Le froid, par exemple, peut maintenir un bourgeon dans cet état alors qu’il serait capable de redémarrer si les températures devenaient suffisamment favorables.

Cette distinction change complètement notre manière de regarder un jardin en hiver.

Deux théiers apparemment immobiles peuvent en réalité se trouver à des moments physiologiques différents.

3. Qu’est-ce qui déclenche la dormance du théier ?

Deux signaux environnementaux reviennent constamment dans les recherches consacrées à la dormance du théier : la température et la photopériode, c’est-à-dire la durée quotidienne de lumière.

À l’approche de la mauvaise saison, les journées raccourcissent et les températures diminuent.

Pour la plante, ces variations constituent des informations.

Des travaux historiques sur le théier ont proposé des conditions de jours courts et de températures suffisamment basses associées à l’installation de la dormance hivernale. Mais il serait trompeur d’en tirer un seuil universel valable pour tous les jardins du monde.

Le comportement varie notamment selon :

  • le cultivar ;
  • la latitude ;
  • l’altitude ;
  • le climat local ;
  • la conduite du jardin ;
  • et l’histoire thermique vécue par la plante.

Un théier cultivé dans une région subtropicale à saison froide marquée ne suit donc pas nécessairement le même calendrier qu’un théier cultivé sous un climat chaud permettant une croissance beaucoup plus continue.

C’est également l’une des raisons pour lesquelles parler du « cycle annuel du théier » comme s’il était identique partout serait une simplification excessive.

Nous avions déjà rencontré cette diversité dans le Tsuru n°009 consacré aux saisons de récolte.

4. Que fait réellement le bourgeon pendant cette période ?

Dire que le théier « dort » est pratique.

Biologiquement, le mot peut cependant donner une fausse image.

Le bourgeon dormant n’est pas un morceau de plante éteint.

Les analyses transcriptomiques réalisées sur des bourgeons de théier ont montré d’importants changements dans l’activité de milliers de gènes au cours des différentes phases de dormance et du retour à la croissance.

Les chercheurs observent notamment des modifications concernant :

  • la signalisation hormonale ;
  • la régulation du cycle cellulaire ;
  • le métabolisme des glucides ;
  • les réponses au stress ;
  • la communication entre cellules ;
  • la régulation de l’expression des gènes.

Autrement dit, l’immobilité visible masque une activité biologique complexe.

Le théier ne fabrique plus nécessairement une pousse que l’on peut voir s’allonger chaque jour, mais son bourgeon change d’état.

Une image pour comprendre

Imaginez un navire au mouillage. Il n’avance plus, mais cela ne signifie pas que tout est arrêté à bord. On surveille les conditions, on maintient les systèmes essentiels et on prépare la prochaine manœuvre. Le bourgeon dormant fonctionne un peu de cette manière : la croissance visible est suspendue, mais la plante prépare déjà la suite.

5. Les hormones tiennent-elles la clé ?

Elles font partie de la clé.

Les recherches récentes sur Camellia sinensis mettent particulièrement en évidence des changements dans les voies de signalisation de plusieurs hormones végétales.

L’acide abscissique, souvent abrégé ABA, est régulièrement associé au maintien de la dormance et aux réponses au froid ou au stress.

À l’inverse, lors de la reprise de croissance, certaines voies liées aux gibbérellines — les GA — ainsi qu’aux cytokinines et à l’auxine évoluent.

Il ne faut toutefois pas imaginer un simple interrupteur :

ABA = sommeil / GA = réveil.

La réalité implique des réseaux de régulation beaucoup plus vastes.

Des travaux publiés en 2026 ont par exemple identifié chez le théier un module de régulation impliquant les facteurs CsWRKY21 et CsDREB17 dans la dormance et le débourrement. Le froid et l’ABA participent à cette régulation.

D’autres études montrent également des changements associés aux voies hormonales, aux protéines de régulation, à l’activité du cycle cellulaire et au métabolisme énergétique.

La sortie de dormance apparaît donc comme une véritable transition physiologique, pas comme le simple résultat d’un thermomètre dépassant une température précise.

6. Pourquoi le froid peut-il à la fois arrêter et préparer la croissance ?

Voilà l’un des paradoxes les plus intéressants.

Le froid contribue d’abord à l’arrêt de la croissance active et à l’installation du cycle hivernal.

Mais une période prolongée de basses températures peut aussi participer à l’évolution qui conduit certains bourgeons de l’endodormance vers un état où ils seront de nouveau capables de pousser.

Une fois cette transition accomplie, le bourgeon peut se retrouver en écodormance.

Il est prêt.

Mais l’environnement ne l’est pas encore.

Lorsque les températures redeviennent favorables, la croissance peut alors reprendre rapidement.

C’est une différence essentielle entre :

Endodormance

Le bourgeon lui-même n’est pas encore prêt à reprendre sa croissance.

Écodormance

Le bourgeon pourrait pousser, mais l’environnement reste défavorable.

7. Que se passe-t-il quand le théier « se réveille » ?

Lorsque les conditions deviennent favorables, le bourgeon entre progressivement dans une phase de débourrement.

Le métabolisme s’intensifie.

Les cellules reprennent leur activité de division et d’expansion.

Les réserves accumulées dans la plante peuvent être remobilisées vers les jeunes tissus en développement.

Le théier fonctionne alors selon une logique de source et de puits.

Les organes capables de fournir des ressources — feuilles matures, tiges, racines et réserves accumulées — alimentent les jeunes bourgeons, qui deviennent de puissants « puits » de carbone et de nutriments.

Au début de la reprise printanière, cette mobilisation des réserves contribue à soutenir les nouvelles pousses avant que leur propre photosynthèse ne puisse participer pleinement à leur développement.

Puis apparaissent les tissus que le producteur attend :

bourgeon, première feuille, deuxième feuille…

Le cycle de récolte recommence.

8. Est-ce cela qui explique la réputation des récoltes de printemps ?

En partie seulement.

Les récoltes printanières suivent souvent une période de ralentissement ou de dormance dans les régions où l’hiver est suffisamment marqué.

Les jeunes pousses se développent alors dans des conditions particulières de température, de lumière, de disponibilité en eau et de rythme de croissance.

Selon les régions et les thés, les premières récoltes de printemps peuvent présenter des équilibres chimiques différents de ceux observés plus tard dans la saison.

Cela participe à leurs profils sensoriels caractéristiques et explique également leur forte valeur commerciale dans certaines traditions de production.

Mais attention à une conclusion trop séduisante :

Une longue dormance ne transforme pas automatiquement la récolte suivante en grand thé.

La qualité finale dépend aussi du cultivar, du terroir, des conditions météorologiques précises, de la date de récolte, du standard de cueillette et surtout de la transformation.

Un thé remarquable reste le résultat d’une chaîne de facteurs.

Pour comprendre davantage ce point, vous pouvez retrouver le Tsuru n°059 consacré à l’altitude et le Tsuru n°009 consacré à la saison de récolte.

9. Et le fameux First Flush ?

Le terme first flush désigne la première grande poussée ou première période de récolte après la reprise de végétation, son usage précis pouvant varier selon les régions productrices.

Il est particulièrement connu pour les thés de Darjeeling.

L’expression ne signifie toutefois pas :

« feuilles ayant dormi pendant l’hiver, donc nécessairement supérieures ».

Elle situe d’abord la récolte dans un calendrier végétatif.

La valeur sensorielle et commerciale d’un First Flush vient ensuite de l’ensemble des conditions qui ont façonné cette pousse et du travail réalisé après la cueillette.

C’est une nuance importante pour comprendre les mentions de récolte sans les transformer en labels de qualité absolue.

10. Tous les cultivars se réveillent-ils au même moment ?

Non.

Et cette différence intéresse énormément les sélectionneurs et les producteurs.

Les cultivars peuvent présenter des comportements différents concernant :

  • la profondeur de dormance ;
  • sa durée ;
  • la date de débourrement ;
  • la vitesse de développement des jeunes pousses ;
  • la tolérance aux températures basses.

Les études moléculaires récentes comparent justement des cultivars présentant des périodes de dormance et des dates de reprise différentes.

Ce caractère peut avoir une importance économique considérable.

Un cultivar précoce peut permettre une récolte plus rapide au printemps.

Mais la précocité comporte aussi un risque.

Un débourrement très précoce peut exposer de jeunes tissus particulièrement fragiles à un épisode de gel tardif.

Être le premier à repartir n’est donc pas toujours un avantage absolu.

Nous retrouvons ici un principe déjà rencontré dans le Tsuru n°008 consacré aux cultivars : un caractère intéressant n’existe jamais indépendamment de son environnement.

11. Le changement climatique peut-il perturber cette horloge ?

C’est désormais une question importante pour les cultures pérennes.

Le calendrier du printemps dépend fortement des conditions thermiques.

Des hivers plus doux, des reprises de température plus précoces ou des alternances inhabituelles entre périodes douces et froides peuvent modifier la phénologie des plantes ligneuses.

Chez le théier, la question est complexe car plusieurs effets peuvent se superposer.

Un réchauffement printanier peut avancer le débourrement.

Mais une pousse plus précoce peut également se retrouver exposée à un gel tardif.

À l’inverse, dans certaines situations, une modification importante du régime hivernal pourrait changer la manière dont les besoins physiologiques liés à la dormance sont satisfaits.

La réponse dépendra fortement des régions et des cultivars.

Il serait donc incorrect de résumer la situation par :

« plus chaud = meilleure récolte »

ou

« hiver froid = meilleur thé ».

La plante répond à une succession de conditions, pas à une température isolée.


Le rituel du souffle

Regarder un bourgeon avant de regarder la tasse

Si vous avez accès à un Camellia sinensis, observez l’extrémité d’une branche pendant plusieurs semaines en hiver puis au début du printemps.

Ne cherchez pas seulement une nouvelle feuille.

Regardez plutôt :

  • la taille du bourgeon ;
  • son gonflement progressif ;
  • l’écartement des écailles ;
  • l’apparition des premiers tissus verts ;
  • puis le déploiement de la première jeune feuille.

Pendant plusieurs semaines, rien ne semblera peut-être se passer. Puis, en quelques jours, tout deviendra visible. La croissance que vous observez alors est l’aboutissement d’une transition commencée bien avant l’ouverture du bourgeon.

Le Tribunal du Tsuru

« Un théier a besoin de dormir en hiver pour produire un grand thé au printemps. »

Verdict : À NUANCER.

Dans de nombreuses régions productrices à saison froide marquée, la dormance hivernale fait bien partie du cycle naturel du théier et précède la reprise des pousses de printemps.

Mais tous les théiers du monde ne connaissent pas une dormance hivernale identique.

Et surtout, la présence d’une dormance ne garantit jamais à elle seule la qualité de la récolte suivante.

Un grand thé dépend d’un ensemble : plante, climat, saison, sol, conduite du jardin, cueillette et transformation.

Ce que nous retiendrons

La dormance du théier n’est pas une simple absence de croissance.

Elle correspond à une succession d’états physiologiques au cours desquels le bourgeon change profondément, même lorsque rien n’est visible à l’œil nu.

Température et durée du jour participent au calendrier, mais le cultivar et l’état interne de la plante comptent également.

Au cours de l’hiver, un bourgeon peut passer d’une véritable endodormance à un état où il est physiologiquement prêt à repartir mais reste freiné par les conditions extérieures.

Puis vient le débourrement.

Les réserves sont mobilisées, l’activité cellulaire reprend et les jeunes pousses apparaissent.

Quelques semaines plus tard, certaines de ces pousses deviendront les premières récoltes de l’année.

La dormance ne crée donc pas, à elle seule, un grand thé.

Mais elle constitue dans de nombreux terroirs l’un des chapitres invisibles qui précèdent la feuille que nous retrouverons finalement dans notre tasse.

Pour poursuivre la Collection Tsuru

Après avoir observé comment le théier passe l’hiver, une autre question apparaît : lorsque les bourgeons recommencent à pousser, pourquoi certaines premières pousses sont-elles récoltées presque immédiatement alors que d’autres sont laissées se développer davantage ?

Sources scientifiques principales

Hao X. et al. (2017), Comprehensive Transcriptome Analyses Reveal Differential Gene Expression Profiles of Camellia sinensis Axillary Buds at Para-, Endo-, Ecodormancy, and Bud Flush Stages, Frontiers in Plant Science, 8:553. DOI : 10.3389/fpls.2017.00553.

Zhai X. et al. (2026), PacBio full-length transcriptome and WGCNA reveal varietal co-expression networks and regulatory dynamics during tea plant (Camellia sinensis) bud dormancy, Frontiers in Plant Science. DOI : 10.3389/fpls.2026.1738399.

Synergistic effect of cytokinin and gibberellins stimulates release of dormancy in tea (Camellia sinensis (L.) O. Kuntze) bud, Physiology and Molecular Biology of Plants, 2020.

Integrated genome-wide chromatin accessibility and expression profile identify key transcription factors involved in bud endodormancy break in tea plants, Scientia Horticulturae, 317 (2023), 112022.

The CsWRKY21-CsDREB17 module regulates bud dormancy and bud break of tea plants, Horticultural Plant Journal, 2026.

Thirugnanasambantham K. et al. (2013), Analysis of dormant bud (Banjhi) specific transcriptome of tea (Camellia sinensis) from cDNA library revealed dormancy-related genes, Applied Biochemistry and Biotechnology, 169:1405–1417. DOI : 10.1007/s12010-012-0070-5.

Article préparé pour la Collection Tsuru de Cap sur le Thé.

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